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Ernest Pignon-Ernest chronologie d’un homme libre

Découvrez le parcours de Ernest Pignon-Ernest cet artiste plasticien, scénographe, affichiste, qui a décidé d’exposer son œuvre Extases cet été à Bernay, dans l’ancienne abbatiale romane, cœur historique de la ville.

Ernest Pignon est né à Nice le 23 février 1942. Avec ses deux frères et ses deux sœurs, il est le fils d’un employé des abattoirs et d’une coiffeuse.

En 1954, un bouleversement fondateur. Il découvre Picasso dans les pages d’un numéro du magazine Paris Match montrant une série de portraits de Sylvette réalisée par l’artiste. Cette découverte se révèle être un moment fort et un tournant pour l’enfant de douze ans qui dessine avec le souci de la précision et de la reproduction fidèle du sujet, sans se douter de ce que peut porter et transmettre l’art pictural.

À quinze ans, son BEPC en poche, il part travailler chez un architecte, devenant ainsi autonome financièrement. Il se passionne pour le dessin en toute liberté sans s’astreindre à une logique économique.

À dix-sept ans, dans un club très fréquenté par les créateurs et artistes d’horizons différents, il rencontre Yvette Ollier, Marie-Claude et Denise Grail ainsi que Daniel Biga. Avec eux, il découvre Le Greco et fait un premier voyage à Tolède.

À cette époque, il fréquente également Le Laboratoire 32, à Nice, un centre d’art total, lieu de publications, de rencontres et de discussions qui réunit des artistes de nombreux horizons. Là-bas, il côtoie Arman, Raysse, Venet, Viallat, Le Clézio, Bozzi, Filliou, Alocco…

À dix-neuf ans, André Riquier, acteur et metteur en scène, lui propose de faire le décor de Fin de partie, une pièce de Samuel Beckett. Il découvre l’auteur et le théâtre.

1961-1962, un événement déterminant. Durant son service militaire en Algérie, il est le témoin du cessez-le-feu et de l’indépendance du pays, expérience forte et déterminante pour ses opinions politiques ainsi que pour son engagement. Durant ces moments lourds de sens, il continue à peindre sur du papier journal avec du brou de noix.

À son retour, il reprend son travail à mi-temps chez l’architecte pour avoir le temps de créer.

En 1963, il crée les décors des pièces Les Retrouvailles d’Adamov et Le Défunt d’Obaldia.

En 1964, il loue avec Yvette Ollier une maison dans le quartier du Mont-Boron, qui devient un lieu de rencontres et de conception de spectacles.

Parallèlement, il monte des spectacles avec Yvette sur des œuvres d’auteurs comme Henri Michaux, Éric de Dadelsen, Samuel Beckett, Nâzim Hikmet, la Beat Génération… 

En 1966, une évidence s’impose à lui : donner corps à des représentations humaines grandeur nature placées dans un environnement pour y faire sens.

Il s’installe dans le Vaucluse, dans un ancien café à Méthamis pour se consacrer uniquement à la réalisation de toiles monumentales sombres (4 x 2 m), expressionnistes, influencées par la trinité Greco/Picasso/Bacon. 

À son arrivée, l’implantation de la force de frappe atomique à quelques kilomètres, sur le plateau d’Albion, l’amène à penser différemment son approche. Il décide de dénoncer les effets des bombes en reprenant la silhouette d’un homme calciné par l’éclair atomique à Hiroshima. Il crée un pochoir dont il laisse l’empreinte sur les murs des maisons ainsi que sur les roches.

« Cette implantation de cette puissance de mort, c’est une agression qu’on faisait au pays lui-même. Il fallait donc intervenir directement sur le pays. C’est comme ça que j’ai commencé à mettre des images sur les lieux eux-mêmes. » E. P.-E.

En 1968, il réalise une série de peintures sur l’itinéraire du Greco entre la Grèce et l’Espagne en abordant la réalité des deux pays alors sous dictature. La même année, il expose à Toulouse des dessins et des peintures sur Rosa Luxemburg et Mai 68. 

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crédits photo : franceinfo

Dans les années 1970, il réalise des séries très politiques telles que : La Commune en 1971 (à cette occasion, il rencontre et se lie d’amitié avec Henri Cueco), Les Hommes bloqués en 1972, Jumelage Nice-Le Cap en 1974, Immigrés, Images des Femmes et Avortement en 1975, puis Calais. Durant la réalisation de ce projet, il rencontre Michel Sohier qui devient un ami. 

C’est lors d’une exposition collective qu’il prend un peu par hasard le nom d’artiste Ernest Pignon-Ernest pour éviter la confusion avec l’artiste reconnu Édouard Pignon. 

Dès les années 1970, il substitue très vite le pochoir pour le papier collé et dessine au fusain ou encore à la pierre noire. Il positionne ses dessins originaux dans les rues ou en réalise parfois des sérigraphies.

Ainsi collées principalement dans les villes, ses œuvres, non signées, s’effacent au fil du temps et des intempéries. Une fragilité qu’il revendique comme appartenant à sa démarche artistique.

« La fragilité fait partie de ma proposition. Mes images suintent des murs, elles n’ont pas disparu mais sont retournées dans les murs. » E. P.-E.

À partir de 1980, il réalise notamment les interventions napolitaines (série “Naples”). À cette époque, Ernest Pignon-Ernest s’installe à Paris et intègre l’atelier La Ruche, cette cité d’artistes ouverte depuis 1902.

Il aborde la réalisation d’une œuvre en choisissant une ville, une rue, un lieu chargé d’histoire qu’il apprivoise en déambulant au cœur du lieu, en s’immergeant dans son histoire par les livres, les récits, les romans et légendes qui s’y rattachent. Une imprégnation pour faire dialoguer le passé avec le présent.

Entre 1982 et 1984, il crée un ensemble de sculptures, Les Arbrorigènes. Il s’agit de moulages de personnages dans lesquels des cellules végétales sont injectées, installés dans différents lieux, notamment dans des arbres au Jardin des plantes à Paris, dans les Landes, etc., afin qu’ils se recouvrent peu à peu de végétation.

Dans les années 1990-2000, l’artiste participe à des expositions, donne des conférences, poursuit sa réflexion sur les mythes fondateurs à travers la peinture, réalise une série de timbres pour La Poste (portraits de Yourcenar, de Maupassant, de Cocteau…), installe des moulages en bronze dans le cadre d’un projet sur la guerre 14-18 « De l’autre côté des arbres », voyage et collabore à de nombreux projets (Cendrillon de Prokofiev, « voyage sida » à Johannesburg, scénographie de La Belle au bois dormant de Tchaïkovski, centenaire de La Ruche, « Parcours Maurice Audin » dans les rues d’Alger…).

Entre 2008 et 2011, après de grandes rétrospectives qui lui sont consacrées, il poursuit son travail d’installation avec les Extases, qui rend hommage, dans un premier temps, à sept grandes mystiques chrétiennes: Marie-Madeleine, Hildegarde de Bingen, Angèle de Foligno, Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila, Marie de l’Incarnation, Madame Guyon.

En 2015, il rend hommage à Pasolini, poète et réalisateur italien très controversé et assassiné en 1975. Il réalise son portrait – un collage installé sur les murs des endroits où Pasolini a vécu, à Rome, et où il est mort.

Fin 2016, il expose ses croquis, ses travaux préparatoires et ses photographies in situ à Nice, au musée d’Art moderne et contemporain, ce qui constituera une immense base d’archives de ses œuvres éphémères vouées à disparaître au fur et à mesure du temps qui passe et inscrites dans l’histoire de la rue.

En 2020, 400 de ses œuvres sont affichées pour « Ecce Homo », une exposition rétrospective de l’artiste dans la nef de la grande chapelle du Palais des papes à Avignon.

Mondialement connu, Ernest Pignon-Ernest a été exposé à plusieurs reprises, dans le monde entier. Ses nombreuses images font surgir, au sein des villes où vivent les hommes au quotidien, des représentations humaines qui leur ressemblent, pour les questionner sur le rapport qu’ils entretiennent avec ces espaces, mais plus encore sur leur place face à leur mémoire. Provoquer, perturber pour donner à regarder en face la réalité éprouvée par des millions de gens et révéler les injustices de par le monde. 

« […] au début il y a un lieu, un lieu de vie sur lequel je souhaite travailler. J’essaie d’en comprendre, d’en saisir à la fois tout ce qui s’y voit : l’espace, la lumière, les couleurs… et, dans le même mouvement ce qui ne se voit pas, ne se voit plus : l’histoire, les souvenirs enfouis, la charge symbolique… Dans ce lieu réel saisi ainsi dans sa complexité, je viens inscrire un élément de fiction, une image (le plus souvent d’un corps à l’échelle 1). Cette insertion vise à la fois à faire du lieu un espace plastique et à en travailler la mémoire, en révéler, perturber, exacerber la symbolique […]. » E. P.-E.

Crédits photo : franceinfo